Consultation nationale sur le dopage: de nombreux points troublants

Cyclisme Canada a rendu public hier un rapport sur la consultation nationale sur le dopage, menée par l’intermédiaire d’un partenaire privé. Réactions.

La bonne nouvelle: ce rapport affirme « qu’il n’existe aucune culture ou système organisé de dopage au Canada. » Cette conclusion a été reprise en faits saillants dans de nombreux médias couvrant la nouvelle de la publication du rapport, mais je pense qu’il convient d’être plus nuancé. Le Canada ne disposant pas (plus…) d’équipes professionnelles World Tour ou de très haut niveau, ni d’un calendrier national de courses pro, ni même d’une longue tradition en matière de cyclisme, le contraire eut tout de même été surprenant.

La vraie bonne nouvelle selon moi: le rapport mentionne que « La majorité des personnes interviewées ont rapporté n’avoir jamais consommé de substances améliorant la performance. » Voilà matière à se réjouir. Il convient ici de dire que le rapport repose sur le témoignage anonyme de 32 personnes, dont 21 athlètes (ou ex-athlètes je suppose) sur une population cible de 64 personnes (taux de réponse 50%).

Les moins bonnes nouvelles: « d’autres personnes » (il eut été utile de savoir combien mais le rapport ne le précise pas…) ont confirmé s’être dopées, sous la pression de leur équipe professionnelle ou de leur entourage. Dans presque tous les cas, cette prise de produits dopants s’est faite avec l’assistance de personnes proches de l’athlète: tantôt l’entraineur, tantôt le thérapeute, tantôt le médecin d’équipe, tantôt les soigneurs, tantôt d’autres coureurs (le rapport est truffé d’exemples à ces égards). Le plus souvent, ces situations se sont déroulées hors du Canada, lors de courses internationales ou de stages d’entrainement.

Plus troublant encore: la catégorie des Maîtres est loin d’être épargnée. Extraits:

« Il (ndlr: la personne interviewée) nous a confié que dans le circuit des Masters, les athlètes vieillissant n’hésitaient pas à utiliser des substances améliorant la performance qui provenaient de fournisseurs inconnus et dangereux. Il a ajouté que les coureurs de la catégorie des Masters savaient bien qu’un certain médecin fournissait des substances améliorant la performance. »

Paragraphe suivant: « Une des personnes interviewées a bénéficié de l’opportunité (si on peut qualifier cela de «bénéficier») d’utiliser des substances améliorant la performance à l’occasion d’épreuves internationales de cyclisme de la catégorie des Masters. »

Plus loin « Une autre personne interrogée a déclaré avoir été témoin de situations suspectes lors d’une épreuve du circuit canadien des Masters. La personne interrogée a vu un coureur prendre des pilules de Viagra avant une course. Lors d’une soirée subséquente, le cycliste en question a confirmé à la personne interrogée que le produit qu’il utilisait était bien du Viagra. (…). La même personne interrogée avait aussi connaissance de l’utilisation de substance proscrite par l’entremise d’un membre de son entourage qui était en relation avec un fournisseur. Ledit membre de son entourage lui a précisé que ce fournisseur avait de l’EPO chez lui, ainsi que des fioles de fer et de vitamine B12 injectables. »

Bien sûr, toutes ces situations peuvent découler de cas isolés. Mais cela confirme néanmoins l’usage de produits dopants par certains.

Enfin, le plus inquiétant, et de loin:

« Les personnes interviewées qui se sont abstenues d’utiliser des substances améliorant la performance ont mentionné que les coureurs qui sont «propres» deviennent désabusés vis-à-vis du système. Lorsqu’ils constatent que d’autres coureurs se dopent sans se faire prendre, certains peuvent être tentés de «faire le saut» et de commencer à recourir à de tels produits ou méthodes. »

Et:

« De nombreuses personnes interviewées pensent que les situations suspectes justifient une enquête immédiate de la part des organismes sportifs et antidopage dès qu’elles sont rapportées. Cependant, ces personnes interviewées n’ont jamais rapporté leurs préoccupations aux autorités sportives. »

Bref, loin d’être seulement positif (sans jeu de mots), ce rapport montre avec éloquence selon moi les liens entre cyclisme et dopage, surtout au sein des équipes professionnelles, mais aussi dans les catégories inférieures comme celles de Maîtres. À la lecture du rapport, il est évident que:

1 – le dopage au Canada demeure le plus souvent limité à des initiatives personnelles. Par contre, dès que l’athlète atteint un certain niveau (équipe semi-pro ou pro), il apparait clair à la lecture du rapport que les situations ambiguës ou l’athlète aura à faire un choix deviennent beaucoup plus fréquentes.

2 – le dopage ne se limite pas qu’aux coureurs pro, mais existe bel et bien chez les Maîtres, et qu’il n’est probablement pas rare.

3 – l’entourage du coureur continue de jouer un rôle clef dans le dopage, notamment en fournissant les produits bien souvent

4 – que la loi de l’omerta persiste par-dessus tout dans le milieu

Partant de là, les mesures à prendre pour lutter contre le dopage dans le cyclisme sont évidentes. Espérons que Cyclisme Canada analysera avec attention ce rapport – certes basé sur un nombre limité de témoignages – et veillera à renforcer, par exemple, son programme « Race Clean ».

Enfin, il est intéressant de noter que le rapport relate qu’un « personnage relativement important » a décidé très tard de participer à cette consultation, et donc que ses propos n’ont pu être inclus dans le rapport diffusé hier (ses propos seront éventuellement inclus plus tard). On précise « penser fortement que ce personnage nous fournira des informations précieuses relativement aux pratiques de dopage sur la scène mondiale et au Canada. »

Le nombre de coureurs canadiens évoluant sur la scène mondiale étant très limité, surtout sur route, il est facile de formuler des hypothèses raisonnables sur l’identité de ce coureur « relativement important« , comme sur celle derrière de nombreux propos rapportés dans le rapport ici et là. Compte tenu donc du faible nombre d’interviews réalisées, je ne suis pas convaincu que la formule adoptée pour le rapport est la meilleure pour préserver l’anonymat des participants, un élément pourtant crucial pour garantir la pertinence des exercices futurs.

3 Commentaires

  • alain39
    Soumis le 30 octobre 2014 à 4:47 | Permalien

    Ce rapport me semble assez consensuel et surtout un peu angélique.
    Le dopage actuel est très complexe et donc il y a forcément des réseaux derrière et donc le dopage est organisé. certes peut être pas par les équipes mais par des réseaux parallèles très bien connus des équipes.
    C’est évident et il ne faut pas se voiler la face (sans connotation religieuse).
    Non le dopage est un fléau dans tous les sports et les pouvoirs publics ne veulent pas dire toute la vérité. Les enjeux financiers sont énormes et en plus il y a un vrai risque d’échec de la politique antidopage. Il est évident qu’une lutte efficace va aller à l’encontre des libertés individuelles telles qu’on les connait. Il va falloir des investigations et des suivis très invasifs et c’est là que la lutte va se heurter à la défense des libertés individuelles et au code du travail. Il ne faut pas se tromper car si la lutte contre le dopage est un problème épineux c’est par ce qu’elle va faire bouger les lignes et les lois existantes. Il y aura lors le risque d’assister à la généralisation de procédures très liberticides et donc une remise en cause des droits fondamentaux de la liberté individuelle. Pratiquement, une lutte efficace impose une perte de liberté pour les sportifs qui seraient alors soumis à un statut spécial qui ne respecte ni le droit du travail ni même certains principes constitutionnels. Avec le contrôle longitudinal nous avons déjà outrepassé le cadre juridique existant. Un tel changement législatif serait un précédent qui pourrait s’appliquer à d’autres secteurs d’activités. Tant que l’on catalogue le dopage comme un acte individuel on limite son importance et donc on n’a pas à mettre en place un système de lutte plus élaboré. Si on considère que c’est un phénomène de société alors ça change la nature des actes et les modalités de la lutte.
    A la lumière de ces éléments on comprend la complexité et pourquoi Cookson avance à pas mesurés. la problématique dépasse le seul cyclisme et relève d’états généraux des principaux sports professionnels. On voit tout de suite la complexité avec d’évidents conflits d’intérêts.

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  • Zboy
    Soumis le 30 octobre 2014 à 9:25 | Permalien

    Master en Route, piste ou montagne ?

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  • Julien
    Soumis le 31 octobre 2014 à 11:29 | Permalien

    @Zboy

    Sans lire le rapport, tu peux facilement cocher route, montagne, piste, triathlon, hockey, etc. Des tricheurs, il y en a partout et il y en aura toujours.

    Beaucoup considèrent que c’est pas vraiment de la triche dans la mesure où ça vient corriger des injustices de la nature, ou des malchances, ou le fait qu’ils n’ont pas autant le temps de s’entraîner. C’est un mal de société, il y a rien qu’à voir l’augmentation des chirugies, du botox et tout. C’est l’apparence qui prime et l’apparence de performance en fait partie. Triste mais ça dépasse de loin le cyclisme même si c’est surtout notre sport qui est pointé (pour mieux cacher le problème?)

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