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Laurent Fignon: une biographie remarquable

Toujours soucieux de m’instruire au maximum, je me suis lancé, depuis 2 mois, dans un marathon de lecture d’ouvrages récents dans le cyclisme. Au cours des prochaines semaines, La Flamme Rouge diffusera donc des analyses-critiques de plusieurs bouquins récents sur le cyclisme, notamment Lance Armstrong L’Abus (Jean-Emmanuel Ducoin), Le sale Tour (Walsh et Ballester), La grande imposture (De Mondenard), À chacun son défi (L. Jalabert) ainsi que Le Ventoux sommet de la folie.

On commence aujourd’hui par une petite analyse d’un livre que j’ai trouvé personnellement remarquable, celui de Laurent Fignon intitulé "Nous étions jeunes et insouciants".

Peut-être est-ce parce que c’est en partie grâce à Laurent Fignon que j’ai découvert ma passion pour le cyclisme ; c’était sur le Tour 1983, j’étais cet été là en France, en Savoie, et je ne revais que de faire pareil que cet autre type à lunette qui portait également le même prénom que moi ainsi qu’un maillot absolument magnifique, le maillot jaune.

Comble de bonheur, il remettait ca l’année suivante, comme touché par la grâce. Son vélo Gitane exempt de cables de freins au guidon – une révolution pour l’époque (voir photo) – me faisait littéralement rêver, tout comme son aisance sur le vélo. J’ai donc fidèlement suivi sa carrière, non sans parfois avoir été déchiré en raison de mon autre héros de jeunesse, Greg LeMond, nord-américain comme moi.

Avec son livre biographique, Laurent Fignon permet aux passionnés de cyclisme de reconstituer le puzzle de sa carrière, nous livrant les éléments qui nous manquait pour comprendre de façon organisée et logique les différentes périodes qu’il a traversé durant ses années de professionnalisme. C’est ainsi que son livre nous permet par exemple de comprendre en détail la relation qu’il aura entretenu avec Bernard Hinault, son premier leader, une relation admirative et teintée d’un grand respect à l’égard du champion breton. 

L’ouvrage nous permet également de comprendre toute l’inovation dont il a su faire preuve dans la constitution de l’équipe Système U, créant la première société de management – Maxi Sports Promotion – ce modèle étant désormais celui de presque toutes les équipes ProTour actuelles.

Fignon parle également à coeur ouvert de son divorce avec Guimard et donne l’impression d’en vouloir encore beaucoup à son ex-directeur sportif. Alors retraité, il relate également son épisode à la tête de la course Paris-Nice et les tractations pas toujours très fair-play qu’ASO aura déployé pour lui ravir la course.

Mais c’est probablement les derniers chapitres de son livre qui sont les plus poignants, Fignon racontant sa difficile fin de carrière, ayant perdu tous ses repères notamment en raison de l’avènement d’une ère nouvelle, celle du dopage sanguin. S’il aura avoué, plus tôt dans l’ouvrage, avoir eu recours à quelques produits interdits – cortisone essentiellement – il oppose un ferme démenti à l’usage de dopage sanguin, n’ayant jamais voulu franchir cette frontière même sous de fortes sollicitations de son équipe italienne Gatorade. Traduisant une intelligence supérieure à la normale des cyclistes professionnels (n’était-il pas surnommé, à une époque, "le professeur" ?), il écrit de façon remarquable les tous derniers moments de sa carrière: "Le lendemain, vers Isola 2000, nous avons escaladé l’Izoard, puis le col de la Bonette, toit du Tour. J’ai un souvenir très précis. Je suis resté le dernier dans toute l’ascension. Volontairement. Les mains en haut du guidon, j’ai pleinement apprécié. Je respirais bien fort ces derniers temps d’éternité cycliste: les miens. L’instant ne devait pas m’être volé. Monter au dessus de 2700 mètres dans ces circonstances avait de quoi me redonner des raisons d’apprécier, pendant quelques longues minutes d’évasion mentale, tout ce que j’avais désormais vécu sur un vélo. Un fractionné poétique. Un fragment de moi-même. Respiré et assumé. À ma cadence. Rien qu’en harmonie. J’appuyais sur les pédales en toute légèreté, regardant le paysage de loin en loin, mesurant chaque seconde comme l’entraperçu d’un temps enfui, voyant dans cet horizon de cimes et de bleu du ciel un univers nouveau à défricher et une manière inédite d’entrevoir l’avenir. Le cyclisme continuerait sans moi. La vie continuerait avec moi. Avais-je seulement à me plaindre?"

Pour avoir lu plusieurs biographies qui trônent aujourd’hui dans ma bibliothèque cycliste (Bernard Hinault, Greg LeMond, Richard Virenque, Pascal Richard, Thierry Bourguignon, Lance Armstrong, Philippe Gaumont, Gilbert Duclos-Lassalle), celle de Laurent Fignon est de loin la meilleure, la plus poignante, la plus sincère, la plus fidèle aussi à ce qu’était Laurent Fignon le cycliste, c’est-à-dire un coureur au franc parlé, jamais hypocrite, jamais insignifiant. Ceux qui ont connu le cyclisme des années 1980 adoreront à coup sûr se replonger dans l’ambiance des grandes courses de l’époque, dont plusieurs ont aujourd’hui disparu (GP des Nations, Trophée Baracchi, etc.). Pour les plus jeunes, voilà l’unique occasion de découvrir un champion authentique grâce à un livre très bien écrit, jamais ennuyeux et qui nous plonge dans un autre cyclisme que celui d’aujourd’hui, un cyclisme fait de courses usantes et longues ainsi que d’hommes qui évoluaient dans un univers encore proche du nôtre.

Le mot de la fin revient à M. Fignon et témoigne de l’adéquation entre le livre et la personnalité unique du cycliste et de l’homme qui, aujourd’hui, demeure passionnant de sincérité au micro de France Télévision lorsqu’il commente les grandes courses du calendrier : "Du début à la fin, qu’on m’ait aimé ou non, qu’on ait été impressionné par mes exploits ou non, qu’on ait vu ou refusé de voir en moi un champion d’exception, je suis resté Laurent Fignon. Rien que Laurent Fignon. Moi et rien d’autre en somme. Ni un fantasme ni une transposition. Juste un homme qui fit tout ce qu’il put pour se frayer un chemin vers la dignité et l’émancipation. Être un homme."

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11 Commentaires

  1. toutouille26

    la biographie de virenque!
    c’est la qu’on voit tout ton professionalisme, car il a surement fallu beaucoup de courage!

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  2. bonne idée, ce compte-rendu.

    j’ai beaucoup aimé aussi les moments plus « rocknroll », avec pascal jules
    notamment. le goût d’une jeunesse intense, qui ne serait pas permise à de jeunes champions aujourd’hui, soyons clairs (boonen doit regretter cette époque !).
    il y a aussi dans ce livre beaucoup de traces du caractère d’un vrai champion, orgueilleux et décidé, donc pas forcément « sympathique », ni construit par les médecins ou lissé pour les médias. depuis combien de temps n’en avons-nous pas vu ? (et là, je ne parle pas que du vélo !)

    en lui souhaitant de commenter encore longtemps le tour, et qu’il puisse reconnaître son successeur !

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  3. alain39

    Difficile pour moi d’avoir un esprit critique à l’égard de ce livre tant je porte une réelle affection pour son auteur.
    Il est rafraîchissant de constater que son auteur a gardé sa faconde et son sens critique. L’homme bien que lissé par les aléas de la vie a préservé son intégrité morale et comme lui je considère qu’il fait partie de la dernière lignée des champions « authentiques » à savoir qui ont vécu un cyclisme professionnel assez proche de ce nous avons vécu au niveau amateur.
    Tout en conservant une pudeur dont il ne s’est jamais totalement départi il révèle des informations qui expliquent comment il a vécu sa carrière et ses relations avec Guimard sont mises à nues sans entrer dans un règlement de compte. Juste un constat sur les limites de Guimard au niveau du management. Ceci ne retire rien à ses mérites d’entraîneur dont Fignon ne peut que se féliciter.
    Fignon et Hinault restent surtout des hommes d’exception qui ont forgé leur palmarès à la force d’un caractère hors normes. Normal à une époque où le cyclisme était un sport d’endurance où les plus forts étaient ceux dotés de capacités phyiques supérieures accompagnées d’une force morale au dessus de la moyenne (la fameuse rage de vaincre). Merckx n’expliquait t’il pas sa supériorité principalement en raison de sa capacité à aller plus loin dans la souffrance.
    Un seul bémol sur l’intelligence de Fignon notamment à l’égard du dopage, il revendique lui même son absence de recours au dopage sanguin sur le fait qu’il était en fin de carrière.
    Il reconnait que si il avait eu à construire un palmarès il aurait très certainement fait la queue auprès des marchands de performanes car à n’en pas douter sa volonté de vaincre et son insouciance de l’époque l’auraient très certainement poussé à farnchir la frontière.
    Très bel ouvrage d’un homme (et non seulement d’un champion) qui a su conserver ses valeurs et qui a su tirer des enseignements des leçons de la vie.
    Oui le peloton actuel manque de Fignon et Hinault qui bien que très différents donnaient une valeur humaine à ce sport et ce pas uniquement de par leur façon de courir mais surtout grâce à leur caractère bien trempé qui ne pouvait laisser insensible.
    Merci Laurent pour ce formidable compte-rendu qui me fait chaud au coeur et qui sans entrer dans une nostalgie naïve nous rappelle notre jeunesse et ce cyclisme si proche de celui que l’on a pratiqué.
    La force de Fignon est de faire en sorte que chacun d’entre nous se retrouve un peu dans son livre quand bien même nous avons tous eu une histoire bien différente.
    Merci Monsieur Fignon pour ces quelques heures de plaisir à lire votre histoire du cyclisme vous qui avez écrits quelques une des plus belles pages de l’histoire du cyclisme français.
    Bon courage dans votre nouveau combat et revenez encore égayer notre quotidien de vos commentaires pertinents empreints de sincérité et de spontanéité.
    Je ne peux qu’inciter les lecteurs à lire cet ouvrage et vous souhaite de partager le même plaisir que le mien.

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  4. Effectivement Toutouille, la biographie de Virenque fut un véritable calvaire. C’est très mauvais, mal écrit et traduit d’une mentalité déplorable. Je n’en attendais pas moins d’un coureur comme lui. À côté de ca, la biographie de Laurent Fignon est un pur bonheur!

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  5. guillaumef

    J’ai également lu la bio de Fignon, et je l’ai aussi trouvée très intéressante.
    Je lui reproche juste une chose : sa prétention, et par moment, c’était réellement fastidieux de lire toutes ces pages où il est écrit au choix :
    – « et Guimard qui possèdait dans son équipe le meilleur courreur du monde »
    – « heureusement que j’avais une intelligence supérieure à celle des autres cyclistes »
    etc, …
    J’ai aussi lu le premier livre d’Armstrong, et je n’ai pas trouvé trace d’autant de prétention à longueur de page.

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  6. toutouille26

    drole (mais triste aussi) l’anecdote de l’equipier qui roule à 50 sous epo:
    « ba on me demande de rouler, je roule! »

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  7. Roger13

    Je suis un peu d’accord avec guillaume f.
    Parce qu’il était le seul coureur (ou l’un des rares)à avoir le bac en plus des lunettes rondes et qu’il avait peut-être même lu Zola, il était présenté par les journalistes comme l’intello du peloton. Alors, sans non plus en faire un imbécile tout rond, son intelligence est réelle, il faut un peu tempérer les ardeurs. Entre autres bêtises il soutenait (contre Hinault par exemple) qu’une femme n’a rien à faire sur un vélo. Je me souviens aussi de sa petite phrase: « je lui en ai mis une » lorsqu’il avait démarré devant Hinault sans que ce dernier ne puisse le suivre.
    Je crois qu’il a attrapé effectivement un peu « la grosse tête » à un moment donné. Mais il y en a qui l’ont pour moins que ça et on ne peut pas résumer un être humain à ses seuls défauts. La profonde sincérité que Laurent à su percevoir chez lui existe forcément.

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  8. La prétention de Laurent Fignon est bien réelle selon moi et son livre la laisse deviner à de nombreuses reprises. C’était parfois limite agaçant, étant moi-même un adepte de la modestie, modestie présente chez Greg LeMond par exemple. Ceci étant, la prétention est le lot de beaucoup de champions cyclistes et c’est pour cela que je n’en ai pas parlé dans ma critique, Laurent Fignon n’étant pas différent de beaucoup d’autres à ce chapitre. Aussi, la question se pose: faut-il être prétentieux et égoîste pour être un champion d’exception ? Je pense que oui, même s’il y a des exceptions là encore !

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  9. on peut aussi distinguer prétention et orgueil on est prétentieux quand on n’a pas les qualités dont on se vante. la conscience de la supériorité est liée au sport de compétition. tous les champions la partagent, à quelques exceptions sans doute, mais il faut se méfier aussi de la fausse humilité..

    @guillaume : le meilleur coureur du monde dont il parle, n’est-ce pas hinault, dans ce contexte ?

    et à propos de contexte… gagner le tour à son âge. puis enchaîner de la manière que l’on sait contre hinault… la gloire sportive a un sens. il l’a atteinte. il a aussi perdu, exemplairement. qui d’autre depuis ?

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  10. colt seevers

    j’ai donc des actions dans la boite fignon. c’est Maxi sports qui a fait connaître mes plateaux harmonic au grand public.

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  11. alain39

    il est évident que Fignon n’a jamais manqué d’orgeuil.
    Tout grand champion est forcément orgueilleux et sait jauger sa force par rapport à ses adversaires.
    Le Fignon 84 était bien le meilleur coureur à étapes au monde comme l’est Contador en 2009.
    Hinault qui était un monstre d’orgueil ne manquait de rappeler sa supériorité tant à la pédale qu’avec quelques phrases bien agressives.
    Ne disait t’il pas dans la vuelta 83 après sa petite défaillance qu’il allait faire « exploser » les espagnols avec leur physique de grimpeurs incapable d’enrouler du braquet.
    Il le fit dans l’étape d’Avilla avec l’aide de Fignon.
    Le doublé dauphinée Bordeaux Paris de Anquetil était un exploit marqué au seul sceau de l’orgueil démesuré de maître Jacques quelque peu stimulé il est vrai par le grand Gem.
    Il fut une époque ou le politiquement correct était moins pesant et les athlètes ne se génaient pas pour se défier dans les médias.
    Certains y trouvaient leur motivation d’autres visaient à déstabiliser leurs adversaires.
    Que dire de Mac Enroe qui usait de tous les subterfuges dans un match pour déstabiliser son adversaire et qui justifiait ses défaites par un  » j’ai mal joué autrement j’aurai gagné ».
    Depuis quelques années ces pratiques ont disparu et ce afin de conserver un profil lisse à même d’attirer le plus grand nombre de sponsors.
    Les champions sont des compétiteurs dans l’âme et au fond d’eux mêmes acceptent difficilement la défaite considérant qu’ils sont supérieurs à leurs adversaires.
    C’est cette conviction qui les poussent à se battre et nous offrir de supers duels.
    Du jour où un champion se sent moins fort il prend généralement sa retraite ne supportant pas d’être dominé par ses adversaires et donc de perdre son statut de champion.
    Oui Fignon avait un esprit de champion et il ne se gènait pas pour le revendiquer.
    Encore une facette de son personnage qui est entier et qui ne se complait pas dans les sous-entendus et une quelconque fausse modestie.
    Lorsqu’il lâche Hinault sur l’Alpe d’Huez en 84 après une attaque désespérée de ce dernier il avoue en avoir rigolé. Rien que de très normal au moment où se joue le tdf de rire d’une erreur aussi grossière de son principal adversaire qui lui facilitait grandement la tâche.
    Devant ma TV j’avais aussi été abasourdi par cette attaque inutile et pathétique qui était un défi à toute stratégie en matière de cyclisme.
    Il aurait pu faussement la jouer humble et en rajouter sur la bravoure de son adversaire et par conséquent combien il avait été fort pour le battre.
    En disant que Hinault l’a fait rire il avouait qu’Hinault avait rendu sa victoire plus facile ce qui quelque part vient limiter sa supériorité physique.
    Ce jour là il a écrasé Hinault non pas uniquement sur sa force physique mais aussi parce que le blaireau avait couru comme un cadet et il en était parfaitement conscient.
    Depuis Fignon a mangé son pain noir d’une part avec une carrière marquée de nombreux cycles et d’autres part avec une vie sociale qui ne l’a pas plus épargné que les autres. Divorce, trahisons, maladie et autres aléas de la vie sont venus donner un peu plus de rondeur au personnage qui quand bien même est resté fidèle à ses valeurs et qui ne s’est pas pour autant départi de son orgueil sans lequel il n’aurait pas entrepris tous les challenges qu’il a essayé de relever avec plus ou moins de succès.
    Ceci étant il nous livre un belle histoire à lire qui ne se limite pas a la liste de ses exploits mais qui nous renseigne plus sur l’homme.
    Cette vision n’engage que moi et je comprend parfaitement qu’elle puisse ne pas être partagée concernant un homme qui comme tout homme reste perfectible et dont les défauts peuvent insupporter bon nombre des lecteurs.

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