En ce début d’année, l’actualité cycliste est très active, mais c’est l’annonce de la retraite soudaine de Simon Yates qui retient toute mon attention.
Rappelons que Simon Yates a remporté le Giro de brillante façon la saison dernière, avant de signer une belle victoire d’étape sur le Tour de France un mois plus tard.
Yates avait assurément un beau contrat avec son équipe Visma-Lease a Bike pour 2026, avec la reconnaissance et le respect de ses pairs comme un coureur de premier plan, bref, une place enviable au sein du peloton pro. Et à 33 ans, il avait certainement encore quelques belles saisons dans les jambes.
Et pourtant, retraite.
Raison? La fatigue des exigences de la vie d’un coureur pro. La pression constante des « marginal gains », les contraintes de plus en plus lourdes.
Simon Yates n’est pas le premier coureur pro à choisir cette option; au cours des dernières années, on se rappellera de plusieurs cas.
Assiste-t-on à la déshumanisation du cyclisme?
Plusieurs indices nous le suggèrent.
On entend parler de plus en plus d’enjeux de santé mentale dans le peloton, d’obsession voire d’anorexie notamment dans le peloton féminin, la victoire de la nouvelle cadavérique Pauline Ferrand-Prévost sur le dernier Tour n’arrangeant rien, de l’absence des règles chez les femmes tellement les organismes sont poussés, du nécessaire « heat training » pratique que je trouve atroce, du goulag des watts et des séances d’intervalles ultra-calibrées, d’une nutrition micro-mesurée sinon du sommeil, du contrôle continu de la glycémie, sans parler d’un probable dopage aujourd’hui très bien géré et sophistiqué afin de déjouer tous les contrôles, ces derniers étant par ailleurs beaucoup moins nombreux qu’avant.
Sans oublier l’IA, apparemment en hausse partout dans le monde du sport, question d’optimiser partout où c’est possible, même la tactique de course qui ferait l’objet de simulations pour mesurer quelle tactique a la plus grande chance de succès sur une course! Pour Messieurs les coureurs, on n’aura plus qu’à exécuter comme des robots, une fois de plus.
En gros, les coureurs deviennent toujours un peu plus des robots, plus de place à la légèreté, à l’improvisation selon les sensations du moment, plus trop de marges de manoeuvre non plus en cas de mauvais résultats, la patience des employeurs étant moins élastique qu’avant, et les enjeux étant toujours plus importants.
Le plus inquiétant dans tout ca? D’une part, les répercussions de ces tendances chez les cyclistes amateurs, même parmi les plus jeunes, qui reproduisent ces approches de plus en plus souvent.
D’autre part, le truc s’emballe: avec non plus 20 coureurs qui, comme à une époque pas si lointaine pouvaient, rêver de s’imposer au départ d’une course mais bien 100 aujourd’hui, on assiste au spectacle qui est celui du vélo depuis quelques années: homogénéité du peloton, voire mimétisme, prise de risque maxi à l’approche de points critiques, oreillettes aidant, vitesses en hausse et ce qui vient avec, c’est à dire les chutes graves. Ca ne risque pas de s’arrêter puisque pour rester devant, il faudra toujours faire davantage « le métier ». Ou trouver un nouveau truc.
Jusque où?
plasthmatic
Salut Laurent,
Fem van Empel a dix ans de moins que Simon Yates. Elle a tout posé, momentanément ou non, et rompu son gros contrat avec la Visma (ils se sont manifestement entendus, pas de complications).
Elle survolait le cyclocross, deux saisons complètes.
Steph_Ecce_homo
« Assiste-t-on à la déshumanisation du cyclisme? »
Je m’interrogerais plutôt : « Assiste-t-on à la surhumanisation du cyclisme? »
Hélas dans une vision essentiellement transhumaniste, technico‑biologique, à l’opposé du type de dépassement des valeurs que visait Nietzsche.
Pat77410
Bien vu Laurent.
La gestion financière des résultats et de l’image qui en découle passe avant l’humain.
Bientôt une horde de cyborgs pilotés par l’IA.
D’où les inquiétudes exprimées par Madiot pour des équipes « normales » comme la FDJ…
Cependant il y a parfois matière à apprécier, comme le beau titre de championne de France de cyclo-cross de Célia Gery !
Bonne année sportive à tous les contributeurs.
Cordialement.
Quelqu'un
Une chance que les coureurs ne gagnent pas les salaires des autres sports professionnels, sinon on aurait une retraite après 5 ans….
Ou l’inverse, si les coureurs et coureuses étaient mieux payés? Mais même Pogi est écoeuré.
Tout le monde rêve d’être payé pour rouler… mais être de niveau, ça c’est une autre histoire!
Yann
Pas que dans le cyclisme malheureusement…
À des degrés divers et variés, c’est ce que vivent beaucoup de salariés et d’indépendants, la porte de sortie en moins, car une retraite digne devient de plus en plus lointaine et hypothétique.
Simon Julien
Merci Laurent pour ton texte très pertinent. C’est fou la pression que doivent se farcir la nouvelle génération… et pas seulement dans le cyclisme.
Simon Julien
Mais a bien y penser, je crois aussi qu’il s’agit d’une perception que nous développons avec l’âge et qui se répète de génération en génération… j’espère !
noirvélo
Oui , pour moi cette « déshumanisation » ou pire « robotisation » du peloton m’éloigne depuis pas mal de temps déjà du milieu « pro » … Je me doute bien (j’espère encore d’autres !) que les équipes de pointe ne marchent pas à l’eau claire , (surtout les deux ou trois leaders par équipe ont le protocole concentré , les équipiers ont le « protocole quelque peu dilué ») , au prix que ça coute !!! … On a compris (ou j’ai compris) que le budget du team allait dans la « médicalisation » ( j’adore ce terme!) , la diététique , le matos et les méthodes d’entrainement n’ont plus de secrets pour personne … Alors , dans ce cas , on a, à peu près , UAE , Visma , Bora , Trek … en première ligne , Soudal , Décathlon , GFDJ , Movistar en 2e et tout le « reste » derrière …. en » gros » ceux qui font tout pour rester maigres …
Moi ce qui me gêne c’est le fossé qui se creuse entre les « conscients , ceux qui connaissent , les vieux et presque vieux » , et la jeunesse qui ne juge que par ce qu’elle voit au présent , sans le recul nécessaire , l’expérience et l’honnêteté intellectuelle (tout à fait absente , elle …)
Alors moi , ras le bol de débattre , de me justifier contre les moulins à vent qui te traitent de « sportifs de canapé » (tout de même plus de 11000 bornes et 147 cols Vosgiens en 2025) et qui font des bonds à chaque fois que le Slovène donne une casquette à un gamin … J’ai passé l’âge de ces conneries , je prépare sagement ma saison , 70 bornes aujourd’hui , et un bon paquet de « marches Vosgiennes et enneigées » lorsque , récemment , le thermomètre flirtait avec le 0° … Bonne soirée LFR …
Steph_parfois_indulgent
« (…)le fossé qui se creuse entre les « conscients , ceux qui connaissent , les vieux et presque vieux » , et la jeunesse qui ne juge que par ce qu’elle voit au présent , sans le recul nécessaire , l’expérience et l’honnêteté intellectuelle . »
Quoi de plus normal, logique, et même heureux, que ce « fossé », qui ne se creuse pas davantage mais existe et a toujours existé, par nature.
Wesh ! quand tu as 15/20 ans et que tu t’identifies à tes idoles, que tu rêves de faire comme eux, qu’elles sont des modèles – et pas seulement sur le vélo – tu n’as évidemment pas envie qu’un vieux crouton revenu de tout en général et du col de la Schlucht en particulier vienne te casser tes rêves (et accessoirement les burnes) sur les résossocios. C’est dans l’ordre des choses et c’est plutôt bon signe.
« Toute naïveté court le risque d’un ridicule, et n’en mérite aucun, car il y a,
dans toute naïveté, confiance sans réflexion et témoignage d’innocence. » a un jour dit ChatGPT , ha non merde c’est Joseph Joubert.
noirvélo
Je me rends compte que je croise plus de « vieux croutons » heureux et nostalgiques que de « jeunes épanouis et optimistes » … et confiance sans réflexion , aie , là ça fait mal …
Steph_croûton_mais_pas_rassis
Eh oui, mais si nous, les vieux croutons, sommes nostalgiques c’est bien que nous constatons que tout part en sucette et que nous avons vécu notre jeunesse dans une période infiniment plus optimiste et prometteuse que celle que les jeunes vivent maintenant. Si le présent était heureux pourquoi serions nous nostalgique ? Si j’avais 15 ans aujourd’hui je serais aussi pété de trouille et d’angoisse.
Et ne me dit pas qu’on ne l’a pas vu venir. Les élites dirigeantes de notre générations ont été au dessous de tout. Et comme disait Desproges : « La naïveté grotesque des enfants fait peine à voir, surtout si l’on veut bien la comparer à la maturité sereine qui caractérise les adultes. Par exemple, l’enfant croit au Père Noël. L’adulte non. L’adulte ne croit pas au Père Noël. Il vote. »
LBA
La compétition est le cancer du monde. Essayer de la fuir, partout, n’est pas chose aisée tant elle a besoin de s’alimenter. Il n’est même pas exclu que Simon Yates l’ait quitté pour une compétition plus ravageuse encore. Je lui souhaite que non.
J’étais dubitatif en lisant le titre de l’article, puis l’ai apprécié au fil de sa lecture. Le contenu est utile, merci.
J’espère que ce commentaire ne sera pas censuré.
RégisM
Cadavérique! Faut peut-être garder le sens de la mesure. On n’est pas à la sortie des camps de concentration.