Se faire mal à la gueule…

15h aujourd’hui: les enfants dorment, le ciel s’est dégagé, 26 degrés au thermomètre et on en a plein le cul des rénovations depuis 3 jours. Chérie, je m’offre une heure de vélo ? Elle a dit ouiiiii…

15h02: failli nous tuer en descendant les escaliers en trombe pour aller enfiler le cuissard, trop heureux de pouvoir s’accorder une petite sortie d’entrainement. Après tout, ca fait 2 semaines complètes qu’on n’est pas monté sur un vélo. Lamentable, on sait.

15h04: petit pincement au coeur en voyant le DeRosa démonté dans un coin. Quelle pitié. On devra se contenter de rouler sur notre “vieux” (1997) cadre Battaglin de Felice Puttini. Easton elite quand même, mais quand même, le DeRosa, c’est mieux.

15h06: merde, on avait oublié de vider les bidons de notre boisson énergétique pour la course il y a un mois. Poubelle.

15h10: bye bye tout le monde, on est partiiii… Direction, le parc de la Gatineau.

15h11: 50-15 dans la bosse (300m à 6%) juste à côté de chez nous, mains en bas du guidon debout sur les pédales, comme Pantani (il y a quelques années, on avait même le bandana officiel sur la tête…). 164 puls/min en haut, le coeur qui arrache. On se calme, on vient juste de partir (mais on aime bien monter cette petite bosse parfois en suivant les bagnoles qui redémarrent au feu juste pour voir le visage des automobilistes médusés de nous voir à leur portière monter, l’espace d’une quinzaine de secondes, aussi vite qu’eux). Premiers doutes: on n’aurait pas la frite ?

15h14: stationnement Gamelin, entrée du parc de la Gatineau. Ce qui est bien avec le vélo dans le parc, c’est qu’on est vite fixé sur sa condition. Comme disait un ancien pro “tu vois le Tour de Suisse ? Pour moi, ca monte plus que ca descend“. Le parc, ben c’est pareil.

15h16: première bosse du parc. 36-15 au départ. Allez, le 16. Merde, on coince. Le 17. Le 18. 172 puls/min, l’agonie s’installe. Et merdeuuuu…. ca y est, on est planté. Petit coup d’oeil derrière, ouf, y’a personne pour nous voir à cette allure d’asmathique. Erik Lyman nous atomiserait en ce moment ici. On sait, ca fait que 6 minutes qu’on roule, le réchauffement n’est pas fini et on est parti un peu vite.

15h18: les puls n’ont même pas eu le temps de redescendre! Qu’est ce que c’est que ce bordel ? Deuxième bosse du parc. Déjà ? Bon, on se calme, on n’a pas roulé beaucoup depuis un mois, c’est donc normal d‘être un peu juste. 36-19. On termine le réchauffement tranquillou.

15h22: faux-plat descendant vers la montée Pink. Ca va mieux. 50-14. 43 km/h. Pas si mauvais que ca, non ? On récupère un peu. Cheveux au vent, fait beau, fait pas trop chaud, c’est le bonheur à 150 puls/min.

15h25: montée du lac Pink. 800m à 7%. En forme, avec les “A” de la région les mardis soirs lors de la coursette, on passe 36-16/17, mains en bas du guidon, à 25 km/h jusqu’en haut. Premiers mètres sur 36-16. Après tout, le réchauffement devrait être terminé. Putain, on n’a pas de jambes! 36-17. Et non, pas suffisant. 36-18. Puls 176 (maxi 182). Ca y est, on est planté complet. 19 km/h, puis 17. La souffrance s’installe pour de bon. Putain, c’est dur le vélo quand on est si peu en condition.

15h28: ca y est, on est en haut. Souvenait pas qu’elle était aussi longue, la Pink. On a terminé sur 36-19. Pas glorieux, mais personne ne nous a vu. Récupération 2 minutes, mollo mollo mollo.

15h30: récupération 4 minutes, mollo mollo mollo. Ca récupère pas fort!

15h35: bosse “Pingouin”. Tiens, c’est ici même qu’on s’est viandé il y a un mois. On était quand même moins planté ce jour là qu’aujourd’hui: le souffle court, poumons en feu et les cuisses qui brulent à une allure de facteur. Le découragement quant au travail devant nous pour se “refaire” s’installe. Le doute aussi. Aurons-nous la motivation pour revenir?

15h45: Old Chelsea, un charmant petit village. On sort du parc, c’est plat maintenant. 50-15, mains en bas du guidon, on file entre 40 et 45 km/h. Puls autour de 160. On devrait être nettement plus bas à cette allure mais c’est ainsi.

15h48: boum! le pneu arrière, un Vittoria Open Corsa CX 20mm installé il y a à peine deux mois, vient de sauter. Et merdeuuu… 1ere crevaison officielle de l’année. On s’arrête, retourne sur les lieux du crime et trouve le coupable: un tesson de bouteille de vin probablement cassée par un jeune qui a fêté un soir dans le parc juste en face. Le pneu est foutu. Merde merde merde, on n’a pas pris le nécessaire pour réparer, la sortie s’annonçant courte. Pour être courte, elle aura été courte: 38 minutes!

15h50: après avoir roulé 2 minutes “sur la jante”, on vise un téléphone. “Chérie, tu me rendrais pas un service ?” (on sait, c’est pathétique).

16h15: la chérie arrive en voiture, on embarque le vélo et bonsoir, non sans avoir dit merci à chérie pour le dépannage. Aurélie, 3 ans, derrière: “papa, moi, j’ai pas brisé mon pneu de mon tricycle…“. Ce soir, on écrit ces lignes le Battaglin devant nous, mais le pneu arrière n’est toujours pas changé.

Épilogue: réfléchissant en attendant qu’on vienne nous chercher, on se disait que c’est dans des journées comme celle-là qu’on réalise à quel point on aime le vélo malgré tout. Parce que faire du vélo, c’est pas facile. C’est même terriblement difficile. On ne réalise que dans ces moments de méforme à quel point ce sport est exigeant à tous les niveaux. À quel point on ne se rend plus compte, lorsqu’on chatouille les pédales après des mois d’entrainement, lorsqu’on a la soquette légère, de notre niveau par rapport au commun des mortels. À quel point le sport cycliste rend humble devant la nature, les éléments et les autres cyclistes. Oui, le sport cycliste est bien un sport fait pour les courageux, ceux qui n’ont pas peur de se faire “mal à la gueule” pour progresser, pour réaliser certains défis qui peuvent être de simplement faire un 100 bornes, de terminer une cyclosportive dans les Alpes ou Montréal-Québec, ou encore pour gagner le général des Mardis cyclistes (chapeau bien bas et félicitations à Sébastien Moquin pour sa victoire acquise hier dans l‘épreuve. Respect M. Moquin). Se faire mal à la gueule, c’est notre programme pour les 10 prochains mois si jamais on voulait réaliser le rêve de se refaire une Marmotte l’an prochain, en visant les 7h30 (sur quel vélo?). Aurons-nous le courage, trouverons-nous durant les prochaines semaines la motivation pour repartir au charbon ? On peut puiser cette énergie en songeant que c’est pour tout le monde pareil, qu’on ne sera jamais seul à se faire mal à la gueule car c’est bien là le point commun de tous les coureurs cyclistes, amateurs comme professionnels. Se faire mal à la gueule, c’est la communion du sport cycliste, le trait qui nous lie tous, du médiocre au champion. Tous les champions ? Justement non, et c’est un drame tellement grand! Qui a en effet vu Lance Armstrong vraiment souffrir, se faire vraiment mal à la gueule, le visage défait comme pouvaient l‘être ceux de Merckx à Pra-Loup ou d’Hinault sur un Liège-Bastogne-Liège d’anthologie ? Qui a vu Riis souffrir l’année de son sacre sur le Tour ? Le dernier ayant vraiment montré des signes, un facies, un rictus comme le nôtre aujourd’hui fut peut-être Indurain dans la montée des Arcs en 1996. Ce jour-là, Miguelon, comme le surnommait ses proches, a fait plus pour nous montrer de quoi il était fait que lors de ses 5 Tours victorieux. Quoi qu’il en soit, les champions d’aujourd’hui, en montant les cols à 30 de moyenne sans apparence d’une quelconque souffrance, nous coupent de l’essence même de ce sport – la communion de l’effort – et c’est tellement regrettable! Et c’est probablement pour ca que le Tour 2006 nous a apparu dans un premier temps si passionnant: Landis à la ramasse dans la montée de la Toussuire, n’avançant plus, le visage lourd, défait. C‘était nous aujourd’hui dans la montée du lac Pink.

Et puis, et puis, vous savez quoi. Demain, nous, on sera encore à la ramasse…

Putain de dopage.

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