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Entrevue avec Jérémy Roy (FDJ), supercombatif du Tour 2011

Coureur professionnel depuis 2003 à La Française des Jeux, Jérémy Roy, 28 ans, s'est révélé au grand public cette année sur les routes du Tour de France où on l'a très souvent vu en échappée, un comportement récompensé à Paris par le prix de la SuperCombativité. Jérémy Roy, c'est aussi un coureur atypique au sein du peloton, détenteur d'un Master d'ingénieur en génie mécanique et automatique de l'Insa de Rennes, des études qu'il a complété alors qu'il était déjà coureur pro. Il a aussi pris le temps, durant le Tour, de signer régulièrement une très intéressante chronique dans le journal L'Équipe. Entrevue donc avec un coureur pas comme les autres, sur un site internet pas comme les autres.

La Flamme Rouge: Jérémy, te verra-t-on aux GP de Québec et Montréal début septembre ? Quelle est la suite de ton programme de course cette année ? Des chances de te voir en Équipe de France aux Mondiaux ?

Jérémy Roy: Pour l’instant, je ne connais pas mon programme de fin de saison et donc je ne sais pas si je serai de nouveau du voyage pour le Canada. Quant aux Mondiaux, le parcours est annoncé plat, ce n’est pas pour m’avantager et je pense que Laurent Jalabert construira une équipe solide pour une arrivée massive, ce qui n’est pas trop mon truc (ni d’emmener les sprints, ni de les faire).

LFR: Tu étais présent lors de la première édition de ces épreuves l'an dernier au Québec. Un bon souvenir à la fois sportif et sur le plan de l'accueil ?

JR:  Un très bon souvenir car déjà c’était la première fois que je posais mes roues au Canada. Un accueil chaleureux de la part du public, de belles épreuves nerveuses et une organisation parfaite. Que du plus donc, même si ce n’est que pour deux jours de courses (l’ajout de Boston serait un bien).

LFR: Laquelle des deux épreuves t'avait semblé la plus difficile et laquelle convient le mieux à tes aptitudes ?

JR: Montreal est plus difficile et me convient mieux avec des bosses assez longues. Tandis que Quebec, qui est tout aussi difficile, présente plus de bosses mais plus courtes et plus raides, ce qui convient mieux aux puncheurs.

LFR: Tu as réalisé un très grand Tour de France cette année, étant souvent présent dans les échappées et ratant de peu une superbe victoire d'étape sur la route de Lourdes. T'es-tu entrainé différemment cette année en prévision du Tour ?

JR: Cette année, j’ai pris le temps de couper l’entrainement fin avril début mai pendant sept jours afin de bien me reposer et refonder un entrainement progressif et qualitatif. Ça a payé cette année mais je ne sais pas si ce sera pareil par la suite… Je voulais surtout ne pas avoir de regrets sur ce Tour car l’an passé j’étais tombé à la deuxième étape (arrivée à Bruxelles ), me blessant au genou, et j’avais galéré tout le Tour ne pouvant m’exprimer. Du coup, cette année c’était au jour le jour sans se préoccuper du lendemain.

LFR: Ton meilleur souvenir et ta plus grosse galère, maintenant qu'un peu de recul s'est installé, sur le Tour de France cette année ?

JR:  Mon meilleur souvenir est malgré tout l’étape de Lourdes où je passe échappé seul en tête de l’Aubisque porté par une foule monstre. Puis malgré la défaite, ce même public qui me fait une ovation sur le podium d’arrivée pour le maillot à pois et le combatif !

Le pire : le lendemain ! Après une très courte nuit, des sollicitations de toute part (médias, spectateurs), j’ai tenu 100kms dans le peloton avant de galérer dans le gruppetto avec le maillot à pois sur le dos !! Revers de la médaille, retour de manivelle dans les dents…

LFR: Le cyclisme français a été très critiqué ces dix dernières années: manque de résultats, méthodes d'entrainement rétrogrades, organisation d'équipe défaillante, entre autre. Bernard Hinault et le regretté Laurent Fignon n'étaient pas toujours tendres envers les coureurs français ! Or, cette saison, on a nettement l'impression qu'on revoit les coureurs français devant. Tu as signé un très beau Tour, tout comme Thomas Voeckler et Pierre Rolland. Une explication?

JR: Non pas d’explications particulières, on manquait peut être de réussite les autres années. Mais personnellement je me suis toujours entrainé scientifiquement avec un capteur de puissance. On a rien à envier aux équipes étrangères coté entrainement. Après des critiques, il y en aura toujours mais malheureusement elles ne sont quasiment jamais constructives. C’est comme en politique : ils se critiquent les uns les autres mais personne ne propose d’idées ou de solutions.

LFR: Plusieurs observateurs pensent que le dopage serait en régression dans le peloton professionnel depuis un ou deux ans. Sur le Tour, les moyennes ont diminué. On ne monte plus l'Alpe d'Huez en 37 minutes comme Pantani. Les calculs de puissance de Frédéric Porteleau et Antoine Vayer confirment certains changements. Tu es dans le peloton depuis 2003. Tes impressions de l'intérieur ?

JR:  Le cyclisme se bat depuis plus d’une décennie pour éradiquer le dopage et je pense que cela commence à porter ses fruits. C’est vrai qu’on voit quelques défaillances, et que les leaders comptent leurs coups de pédales pour ne pas trop s’exposer au risque de contre, ou de surrégime. Alors peut être que l’on n’assistera plus à des attaques spectaculaires dans les cols quand le tempo est déjà élevé. Le téléspectateur dira qu’il s’ennuie derrière son écran. Mais il y aura plus de place pour les autres coureurs pour tenter des coups afin de jouer la gagne d’étape. 

LFR: Le passeport biologique et le système ADAMS qui va avec, les contrôles inopinés, les contrôles sur les courses, est-ce vraiment contraignant au quotidien pour un coureur pro ?

JR: C’est contraignant oui, il faut rentrer ses données de géolocalisation quotidiennement tel un délinquant en liberté conditionnelle mais on s’y fait assez vite. Après c’est clair que ce n’est pas agréable d’être réveillé le matin inopinément pour satisfaire à un contrôle sanguin ou uriner dans un bocal. Mais on accepte pour le bien de notre sport. Le soir cela peut être plus ennuyeux quand nous recevons des amis à la maison et que les contrôleurs débarquent. Tout le monde est mal à l’aise d’un coup ; mais c’est le jeu !

Durant les courses, nous sommes chaperonnés dès l’arrivée pour rallier le mobilhome antidopage pour éviter toute manipulation possible. Là encore, pour le bien du vélo, on accepte. Alors quand on nous critique à tord et que les gens mettent tous les cyclistes dans le même panier, ça fait mal !

LFR: Je crois savoir que tu utilises un capteur SRM pour te préparer, voire même en course. Approche scientifique de l'entrainement, ou approche "aux sensations" ? Connais-tu ton seuil et ta VO2max par exemple, et utilises-tu ces données pour calibrer tes efforts en course, par exemple dans l'ascension de l'Aubisque sur la route de Lourdes sur le dernier Tour ?

JR: Je suis un carthésien, donc approche scientifique de l’entrainement, ça permet de passer au dessus de mauvaises sensations des fois aussi, et d’en une autre mesure de pas trop en faire lors de certains exercices pour tenir sur la durée. Mon seuil se situe vers les 390W-400W lors d’efforts CLM ou de cols (en début d’étape, après ça baisse un peu !).

J’ai utilisé le SRM en course pour la première fois sur le Tour et c’est vrai que ça permet mieux se gérer notamment en montagne.

LFR: À l'entrainement, travailles-tu avec un entraineur personnel ? 

JR: Je n’ai pas d’entraineur attitré même si la FDJ les propose. On va dire que je les consulte. J’envoie mes courbes et mes données. Et on discute, on planifie, on débriefe ensemble. Et je suis à même de modifier le planning selon les circonstances (mauvaise recupération, pluie trop intense, blessures…). J’ai assez d’expérience pour pouvoir m’autogérer mais c’est important pour moi et l’équipe d’échanger avec les 2 entraineurs (Grappe et Decrion).

LFR: Un débat existe en matière d'entrainement: doit-on privilégier des entrainements courts mais intenses, à intensité critique, ou plutôt des entrainements longs, mais moins intenses. Pour nous coureurs régionaux, de 6 à 8h d'entrainement par semaine sont suffisant pour obtenir un bon niveau et être dans le coup, pourvu de faire beaucoup d'intensité. Quelle est ton approche au niveau professionnel et combien d'heures consacres-tu à l'entrainement chaque semaine, lorsque tu n'es pas en course ?

JR: Je consacre entre 17 et 22h d’entrainement solitaire à la maison. Et je varie les sorties (courtes et intenses – longues et monotones (les pires) – semi longues avec des exercices – sorties derrière scooter – petite sortie régénératrice – home trainer pour des exercices très élevés qui demandent une totale concentration).

LFR: T'imposes-tu une discipline alimentaire stricte en saison ? Utilises-tu des suppléments alimentaires comme de la poudre de protéines ou des BCAA ?

JR: Je fais attention à ce que je mange dans la manière où j’attache une importance à avoir une alimentation très variée et équilibrée. Je ne suis pas un adepte des poudres de suppléments alimentaires, j’essaie de privilégier les aliments riches en certains nutriments selon les apports voulus. Mais en course ce n’est toujours évident d’avoir les aliments que l’on veut alors dès fois je prend des compléments de BCAA aux arrivées des courses pour « nourrir » le muscle et mieux récupérer.

LFR: Tu es passé pro en 2003 mais ton palmarès est vierge jusqu'à cette belle victoire d'étape sur Paris-Nice en 2009. Tu poursuivais alors des études d'ingénieur. C'était important pour toi de terminer ce diplôme, même si c'était à un certain prix pour ta carrière de cycliste professionnel ?

JR: Je m’étais lancé dans les études avant de passé pro et quand je suis passé pro je ne voulais pas mettre entre parenthèse ma formation car je pense que je ne l’aurai jamais finie après ma carrière. Alors j’ai dû concilier les deux, au détriment surement d’une progression plus rapide. Mais je ne regrette pas, c’était une formidable expérience et je progresse encore sur le vélo. 

LFR: Publiée dans L'Équipe et relayée systématiquement sur Véloptimum, ta chronique sur le Tour a eu, je pense, un grand succès. Tu as aimé faire cela ? Ca ne devait pas être évident le soir après l'étape de se mettre devant la page blanche ! (j'en sais quelque chose!)

JR: Ma chronique a eu de bons retours et tant mieux !! Le plus difficile était de trouver un thème, car raconter sa course ne passionne pas les foules, il fallait des anecdotes, des histoires. J’avais préparé quelques thèmes avant le tour pour me faciliter la tâche et j’ai pu compléter avec l’actualité. Mais c’était assez difficile quand même le soir des étapes de montagne ! Heureusement que les transferts en bus étaient longs, je gagnais du temps, car à l’hôtel c’était dur de m’y remettre ! Une fois massé et allongé sur le lit, on est cramé !

LFR: Un de tes équipiers à La Française des Jeux s'appelle Dominique Rollin, un Québécois que nous suivons avec attention ici. As-tu participé à des courses avec Dominique cette année et comment qualifierais-tu ce coureur ? Qu'apporte-t-il à La Française des Jeux sur les courses, et en dehors des courses ?

JR: Malheureusement je n’ai pas courru cette année avec lui, mais j’ai fait des stages. C’est un pilier de l’équipe sur les classiques de début de saison, il a répondu présent où on l’attendait. En dehors du vélo, «  Dom » est un super mec, serviable et avec un sens de l’humour développé ! On rigole bien.

LFR: Tu as remporté le Tro Bro Leon en 2010. Les Classiques du Nord conviennent bien à Dominique Rollin. Quant on connaît l'affection de Marc Madiot pour ces épreuves difficiles, les Classiques de mars et d'avril sont toujours un objectif important à La Française des Jeux ?

JR: Les classiques sont toujours des objectifs pour la FDJ. Marc Madiot a ça dans la peau. Il y attache donc une grande importance et développe depuis quelques années des équipes dédiées aux classiques : dès le stage de décembre un groupe de classique et un groupe de course à étapes prend forme pour créer une ambiance et une osmose. Ce n’est jamais évident de driver des personnalités et des sportifs, il convient donc de créer l’esprit de groupe très tôt dans la saison pour obtenir les meilleurs résultats sur les courses dès les classiques de printemps !

Il ne me reste plus qu'à te remercier Jérémy pour le temps que tu nous as accordé, je l'apprécie personnellement beaucoup. Je te souhaite également de bons résultats sur cette fin de saison. J'invite enfin tous les lecteurs de La Flamme Rouge à suivre Jérémy et à venir l'encourager, le soutenir lors des courses cyclistes, surtout s'il est du départ à Québec et Montréal !

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  1. Vincent C

    Vraiment sympa l’entrevue! Sympa aussi Jérémy Roy! Du bon boulot Laurent et Jérémy! Merci!

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  2. schwartz patrick

    Oui, merci Laurent et bravo à Jérémy,non pas seulement pour son super tdf mais aussi pour avoir su concilier études et sport, je tenais à le souligner, respect !

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  3. rocheto

    Génial !!! Cet interview.
    il donne pas gras d’info sur ces entrainements :))

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  4. peru

    un mec serieux que j’ai eu l’honneur d’animer chez les amateurs.

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  5. brunet

    ne pensez-vous pas que la Supercombativité mérite un maillot distinctif(de couleur rouge par exemple comme le dossard pour les étapes)?

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  6. Andy Lamarre

    Superbe interview. Garçon sympathique.
    BRAVO.

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  7. sylvain

    TOUT A FAIT garçon trés sympa !!!…jusqu’au jour ou il remportera une belle victoire et qu’on lui en mettra plein la tronche en affirmant qu’il se doppppp!!!!!!

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  8. Thierry Lemaire

    @Sylvain : Complètement hors sujet. On peut parfaitement être un tricheur très sympathique

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  9. sylvain

    Héé coco lis le post avant de faire le zozo

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