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Le cyclisme a changé

Nos récents échanges sur Milan SanRemo m’ont inspiré l’article d’aujourd’hui: le cyclisme a changé.

Comment?

Le calendrier est aujourd’hui plus long, plus international. De février à novembre, on trouve des courses de haut niveau. C’est important, car on peut s’entretenir (presque) à l’année. On peut se fatiguer davantage aussi, ne serait-ce que par les voyages qu’un tel calendrier implique.

La condition des coureurs est globalement moins variable. On le voit en particulier cette saison: Bernal et Pogacar, par exemple, les deux plus récents vainqueurs du Tour, étaient déjà sur l’avant-scène des Strade Bianche, et Pogacar a déjà gagné cette saison le Tour des Émirats arabes unis.

La condition des coureurs est moins variable parce qu’ils s’entretiennent à l’année. Contrairement aux coureurs des années 1970, 1980, 1990 voire 2000, plus d’inter-saison suivi d’une période de « rentrée »: on effectue simplement des « micro-coupures », souvent d’environ deux semaines, plusieurs fois par année et ca suffit. On revient ainsi plus rapidement au top, on reste sur le rasoir et on peut programmer les pics de forme à répétition durant l’année.

Les techniques d’entrainement ont donc évolué, et on y a adjoint davantage de musculation, de gainage, de plyométrie. Aujourd’hui, les coureurs sont plus complets. Pour preuve, Van Der Poel, Van Aert, Pidcock, pour ne nommer que ceux-là, sortent d’une grosse saison de cyclo-cross. Van Aert était récemment à l’entrainement à Tenerife et terminait ses séances sur le vélo par de longues courses à pied! D’autres étaient auparavant dans le Mtb (Bernal par exemple). Sans compter les liens entre la piste et la route: Ganna n’est-il pas quadruple champion du monde de poursuite et champion du monde du chrono ?

On tourne davantage les jambes qu’il y a 30 ans aussi. En partie parce que les vélos sont aujourd’hui équipés de 11 ou 12 vitesses, permettant un éventail plus grand de braquets. Les pros n’hésitent plus à monter des 29 voire des 32 dents, chose impensable il y a 30 ans. On allie plus qu’avant puissance et vélocité. On monte moins en force.

Les capteurs de puissance sont un outil ultra-utilisé à l’entrainement. On peut ainsi calibrer les séances au millimètre, et mesurer scientifiquement les progrès d’un athlète, qu’on suit à distance, peu importe sa localisation dans le monde. Les sensations demeurent importantes, mais elles sont relativisées à la lumière des watts qui eux ne trompent jamais. La dictature du FTP!

On offre un encadrement plus complet qu’avant; outre le traditionnel « soigneur-masseur », on a aujourd’hui des osthéo, des psychologues du sport, des médecins, des diététiciens, des cuisiniers, des spécialistes du sommeil aux chevet des coureurs, on offre de la cryothérapie, et d’autres techniques de récup.

Les équipes ne sont plus constituées de neuf coureurs, mais plutôt sept ou huit, selon l’épreuve. Cela change le cyclisme: on peut moins facilement contrôler la course, même si les oreillettes ont permis des gains. En cas d’abandon durant les courses par étape, l’équipe peut se retrouver à effectif très réduit, ce qui limite le rayon d’action si on a un maillot à défendre. On peut devoir recourir à des alliances. Pourquoi diable plusieurs coureurs d’autres équipes se sont récemment mis au service de Roglic sur la dernière étape de Paris-Nice?

On a vu un exemple éloquent de la difficulté de contrôler la course sur la 1ere étape du Tour de Catalogne avant-hier, alors que la Movistar a pris les choses en main en milieu d’étape pour disparaitre complètement dans le final. Loupé!

Globalement, les étapes sur les courses par étape sont moins longues, pour favoriser une course de mouvement. Les chronos sont moins longs aussi. Aujourd’hui, on trouve rarement des chronos de plus de 40 bornes ; il y a 30 ans, notamment à l’époque d’indurain, on avait souvent des chronos de plus de 75 bornes… de quoi creuser des écarts… d’autres diront de quoi bloquer la course.

Les chutes sont plus fréquentes, je pense surtout en raison des oreillettes: tous les directeurs sportifs demandent aux coureurs de remonter à l’avant au même moment. Le peloton est donc plus nerveux, n’importe quelle course est aujourd’hui chaudement disputée.

La pression médiatique est plus forte: outre le fait de devoir répondre aux journalistes, les coureurs doivent aujourd’hui soigner leur image sur les médias sociaux, question de pouvoir monnayer leur image d’ambassadeur du sport. Un Sagan, un Evenepoel, une Émily Batty l’ont compris. Certains monayent d’ailleurs très bien en dépit de résultats en demi-teinte; l’important, c’est d’être un bon ambassadeur.

Du coup, les enjeux de santé mentale n’ont jamais été si importants dans le peloton. C’était récemment Tom Dumoulin, et avant lui Marcel Kittel, Tyler Phinney ou encore Adrien Costa. La pression est forte, et au moindre faux pas, l’équipe te lâchera pour protéger son existence. Il n’y a plus de marge de manoeuvre. Certains craquent.

Bref, le cyclisme a beaucoup changé selon moi, et il existe probablement d’autres changements que je n’ai pas mentionné. Alors qu’on arrive au coeur de la saison cycliste 2021, il convient de garder tout ca à l’esprit pour comprendre ce qui se passe dans le peloton pro.

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22 Commentaires

  1. rouelibre

    Bonjour,
    merci encore pour ces articles passionnants.
    Le cyclisme change, comme beaucoup d’autres sports.
    Il change tout comme le monde change, tout va de plus en plus vite !

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  2. JAMET

    Très bon article.
    Pour ma part, je pense qu’il faut supprimer les oreillettes pour rendre aux coureurs la stratégie de la course.
    D’autre part, j’aimerais tant que lors d’une arrivée au sommet d’un dernier col, on autorise les coureurs à enlever leur casques et leurs lunettes.
    Le cyclisme est un sport transcendé par l’image.
    Imaginez un seul instant Anquetil Poulidor, dans le Puits de Dôme avec casques et lunettes…
    La photo n’aurait pas le même charme.
    Et la légende ne serait pas ce qu’elle est.
    Après tout, en foot et en rugby, on a changé des règles pour améliorer le spectacle; pourquoi pas en cyclisme?

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    • Claudio

      Moi j’aime bien la tronche de Roglic sur le dernier CLM du TdF 🙂

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      • noirvélo

        Tout à fait d’accord avec toi !!! le casque de traviole , les yeux dans le vague , j’avais l’impression qu’il avait bu !!! tout à fait surréaliste et indigne d’un (éventuel !) futur vainqueur du Tour … je ne savais pas si je devais en rire , en tous les cas , là , il m’a même fait pitié , malgré tout son talent …

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  3. Le sport a changé et le cyclisme aussi.
    Les coureurs sont en forme toute l’année et on voit de plus en plus de coureurs provenant du cyclo cross.
    Le début de saison de Pogacar est étonnant car en plus de gagner il explose les records.
    Ce qui est nouveau c’est ce niveau de forme élevé tout au long de la saison avec des pics de forme programmés avec une acuité parfaite.
    Toute la nouvelle génération fonctionne de cette façon ce qui démontre que la façon de se préparer a changé.
    Ce qui m’interpelle c’est le niveau de performance qui est très élevé. Pogacar à ce niveau début mars me laisse dubitatif lui qui vise le tdf.
    Les plages très réduites de récupération me semblent inhumaines et je me demande combien de temps ces coureurs vont durer. Car c’est éprouvant tant physiquement que psychologiquement.
    Déjà Bernal a des soucis physiques.
    Je crains fort que cette génération soit éphémère car trop sollicitée.
    Les limites physiques sont peut être dépassées et le prix se paye plus tard lorsque l’organisme est usé par ce rythme effréné.
    Nous verrons bien ce que l’avenir réserve à cette nouvelle génération qui a pris le pouvoir.
    N’oublions pas que ceux qui ont duré ont été ceux qui programmaient au plus juste leurs saisons et limitaient leurs efforts. Dopage ou pas il faut protéger son capital physique et ne pas le dilapider.

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  4. Jocleb

    Par le passé tout était simple, nous avions des courses sans contrôle des équipes comme actuellement et tout pouvait arriver. Aujourd’hui, comme plusieurs, j’écoute la dernière heure et le dernier Milan-San-Remo ou je me suis levé à 4h00 du matin pour regarder sur Tyz Cycling la course entière pour finalement aboutir à un final si peu palpitant…..oui le cyclisme a changé et je me demande comment il va faire pour attirer de nouveaux adeptes alors que les échappées n’arrivent jamais à conclure et que les sprints massifs sont rois et maîtres.

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    • JAMET

      C’est vrai que la qualité des vélos crée une sorte d’égalité entre les coureurs.
      Un Anquetil avec son style de velours montait l’efficacité de son coup de pédale, sans forcément développer une puissance phénoménale.
      Mais, un Anquetil n’aurait jamais accepté d’être le joujou d’une voix, dans son oreillette, fût-elle celle du Grand Fusil.
      Les dirigeants des fédérations doivent rapidement se pencher sur l’attractivité du cyclisme.
      On court tranquillement vers sa mort

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  5. Jean michel

    Un cyclisme qui change, aussi par les lieux ou il se pratique:
    https://revoir.tv5monde.com/toutes-les-videos/sport/tour-cycliste-du-mali-2021-bamako-koulikoro

    ..back to basics !

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  6. marius

    Excellent billet Laurent. Je trouve qu’il y a désormais trop de suiveurs, motos, voitures qui souvent faussent la course. Quand aux aménagements urbains, au secours. Encore sur Milan San Remo, le peloton slalomait entre. Il y a peu, c’est Marc Cavendish au pied de la Cipressa qui avait percuté un terre plein central.
    Il y a aussi plus de pression sur les coureurs, certains lâchent prise comme Tom Dumoulin ou Fabio Aru. Sans compter l’extrême précarité des contrats. Tout le monde ne signe pas à la FDJ ou AG2RCitron. Et enfin pour finir, la montée en puissance du cyclisme féminin qui dans le VTT offre des courses plus animées et disputées que les hommes. L’UCI désormais distribue les mêmes primes sur les championnats du monde, mais côté organisateurs et équipes… »parlons d’autre choses tu veux bien, on se fâcherait « .

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  7. noirvélo

    Tout ce que tu écris est vrai , Laurent , et ce qui m’interpelle ce sont les « complicités sous terraines « entre deux équipes de haut niveau … « Ok , aujourd’hui vous nous aidez sur le Ronde pour revenir sur l’échappée , nous vous renvoyons l’ascenseur prochainement , sur LBL peut-être , c’est vous qui voyez …  »
    La diminution des effectifs en course va conduire à des complicités plus fréquentes , plus concrètes …
    J’ai peur de l’associations à peu près discrète pour le « commun des mortels  » , opaque et « sur mesure » sur une course , de deux teams comme Inéos avec DQST contre la Jumbo avec UAE …
    Au lieu d’avoir 7 coureurs demandés dans l’effectif officiellement , nous en auront 14 « oh vicieusement » dans une opacité convenue avec les deux parties , encore merci les oreillettes … !
    Ca marche comme ça d’une certaine manière depuis fort longtemps , et bien souvent on se pose des questions de stratégies (des équipes qui s’occupent de « trains » dans les cols !!) chez les uns et les autres (Movistar) mais j’ai bien peur qu’il y ait une suite à ce genre de stratégies … ok , je suis peut-être « un poil » complotiste ?

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  8. Muddler

    Le cyclisme s’est professionnalisé. Le hockey a changé dans les années 90-2000 ce qui faisait suite aux retombées des séries avec les Russes et la chute du mur de Berlin qui a fait que les Européens ont été plus présents dans la LNH. Le fait qu’il y a plus des coureurs provenants de plusieurs pays fait que les choses ont changé. Le cyclisme n’est plus réservé aux Français, Espagnols, Italiens , Belges. Ça brasse la soupe et ça apporte de nouvelles idées . Les médias sont aussi plus présents, les jeunes coureurs sont polyglottes, ça démontre que le cyclisme se mondialise et veux être visible partout. Ici au Canada ça va prendre une vedette locale pour que le vélo soit plus visible.
    C’est peut-être une impression mais je trouve que ça roule vite cette année, me semble qu’on a montré d’une coche.
    Muddler

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  9. Lemond

    « plus d’inter-saison suivi d’une période de « rentrée »: on effectue simplement des « micro-coupures », souvent d’environ deux semaines »

    Selon moi, c’est le passeport biologique qui a tout changé dans la saison des courreurs.
    Jusqu’à la fin des années 1980, les courreurs étaient présents du début à la fin de la saison comme aujourd’hui. Merckx et (dans une moindre mesure) Hinault gagnaient tout.

    Le premier grand changement est l’arrivée de l’EPO. Un nouveau produit miracle mais pas anodin : si on dose mal, on peut par exemple mourrir dans son sommeil… Les pros ont alors décidé de l’utiliser mais avec parcimonie, pour des objectifs très ciblés, comme le Tour de France. Ce phénomène s’est accru lorsque l’EPO a été détectable aux contrôles et que les contrôles inopinés ont été mis en place. A partir de ce moment, ca ne valait plus le risque de prendre de l’EPO en mars pour gagner Paris-Nice… alors qu’on risquait d’être pris. On misait tout sur le Tour (ou on était prêt au moindre contrôle, cf. Hamilton et la scène dans la chambre d’hotel).

    Avec l’arrivée du passeport biologique, il a fallu que les courreurs aient des données régulières sur une saison. On ne pouvait donc plus attendre fin juin pour se shooter à l’EPO : ca serait vu. Les courreurs ont donc opté pour le micro-dosage comme l’a dit Hamilton (et toujours très efficace et quasi indétectable selon Stade 2). Cette façon de faire réduit le pic de juillet (ou de la période cible) et permet une amélioration des performances à l’année longue.

    A partir de là, pourquoi se priver de disputer pour la gagne des courses comme Paris-Nice, Tirreno, le Tour de Romandie, etc. ? C’est selon moi ce qui explique que les meilleurs sont maintenant compétitifs à l’année longue.

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  10. Jean Francois Racine

    Tu n’as rien oublié !

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  11. thierry webanck

    Nous sommes passé d’un extrême à l’autre en 20 ans. À l’époque Schleck et Ullrich trainaient en queue de peloton quelques semaines pour être au top sur le Tour. Maintenant, « certains » coureurs sont compétitifs dès qu’ils se présentent en course, mais ils peuvent faire des étincelles supplémentaires au bon moment (comme Pog en fin de Tour).

    Je note que les colombiens sont moins dominants depuis un an, rattrapés par les européens. Pourquoi, comment ?

    Tour ça est lié à ce que décrit Laurent, mais le passé nous a démontré que les soutiens illicites cohabitent très bien avec la qualité méthodique de l’entrainement et de la préparation.

    La polyvalence des coureurs est toutefois très intéressante. Elle reflète mieux ce qu’on trouve chez les amateurs. Outres les habiletés techniques inhérentes à chacun, si t’es rapide en MTB, t’es rapide sur la route … et même sur un tricycle.

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  12. wolber

    Aujourd’hui 90 % des coureurs courent au service exclusif des 10 % restant . leur rôle dans une course ne consiste en rien d autre.

    L omnipotence des directeurs sportifs est néfaste…

    Des coureurs a très haut potentiel servent d équipiers et non pas de leaders sous l effet des sommes faramineuses étalées par quelques sponsors.

    Il est aujourd hui possible de faire marcher a peu près n importe qui.

    L entrainement remplace désormais les courses.

    Les leçons des 25 dernières années n ont pas été retenues..;

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    • noirvélo

      Oui wolber , triste mais très bon constat … Ce qu’il y a aussi , c’est que nous les anciens , nous avons du recul , des éléments de comparaison , nous pouvons parler « d’avant » . Les jeunes générations ne jugent que ce qu’elles voient et se réjouissent du spectacles s’en s’occuper des « choses qui se trament » et qui tire vraiment les ficelles … Un peu comme en politique , on ne voit pas ceux qui gouvernent vraiment , qui décident et agissent en coulisse …

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  13. Wolber

    Noirvelo, effectivement il est illusoire de comparer même si nous le pouvons. Le sport cycliste professionnel a perdu une grande part de son intérêt pour tout un tas de raisons.
    Les passionnés d autres sports ne se posent pas tant de questions et  » apprécient  » le spectacle proposé.

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  14. Denis

    Question hors d’ordre. La photo est prise où? Lors de quelle épreuve ?

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    • noirvélo

      C’est la montée finale dans Sienne des « Strade bianche » gagnées par Van der Poel cette année devant Julian … On peut se rendre compte de la pente , impressionnant !!! très belle photo

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    • Laurent

      Denis: lors des Strade Bianche, dernière ascension dans la ville de Sienne.

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      • Denis

        Il me semblait bien que j’étais déjà passé par là……….à pied.

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  15. Thierry mtl

    L’impossibilité de suivre les courses sans s’abonner à des réseaux spécialisés va diminuer l’audience au long cours. Les mordus vont payer, mais peu de gens pourront découvrir le sport cyclisme « par hasard ». Le milieu va se refermer sur lui-même et les sponsors vont diminuer leur implication.
    Une vraie ligue professionnelle ne ferait jamais l’erreur de s’éloigner volontairement des chaines publiques pour devenir un « produit niché », peu accessible.

    Ce qui me ramène au besoin fondamental : fonder un ligue pro.

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